Collectif national de résistance à Base élèves…

contre tous les fichiers scolaires

Fichage des compétences: un documentaire prémonitoire

Posted by retraitbaseeleves sur 7 mars 2011

Diffusé à une heure tardive sur France 3 en 1999, « Le cartable de Big Brother », documentaire de Francis Gillery, révélait l’importance des pouvoirs économiques et ses stratégies pour ouvrir le marché de l’éducation, ainsi que le rôle majeur, encore balbutiant à l’époque, des technologies de l’information dans ces stratégies. En écho à ce qui se met en place aujourd’hui en 2011 avec le Livret personnel de compétences, ce film évoquait déjà comment allait s’organiser, sous la pression de lobbies très efficaces, le fichage méthodique des compétences de toute la population.

Plus loin: une retranscription des témoignes les plus éloquents, notamment ceux de Claude Allègre et d’Edith Cresson.

Retranscription des principaux témoignages.

Edith Cresson, ex-Premier ministre et Commissaire européenne (1995-2001 – Science,  Recherche et Développement)

« Nous discutons avec 40 branches professionnelles européennes : elles ont des besoins communs et nous essayons de les aider à mettre en place des systèmes d’accréditation des compétences communes, ce qui facilitera la mobilité des salariés et donc sera un moyen de lutter contre le chômage en Europe. Le test d’accréditation permettra de juger le candidat à un emploi, non sur les connaissances générales jugées par un diplôme, mais sur les compétences très pointues recherchées par les entreprises. « 

Claude Allègre, ministre de l’Education nationale (1997-2000)

« L’accréditation des compétences par des procédures automatiques sur lesquelles la commission européenne est en train de travailler est une vision libérale de l’enseignement qui ne correspond pas du tout à la vision que j’ai de l’enseignement. Je pense que l’enseignement, ce n’est pas du tout l’accréditation des compétences. C’est certes, l’acquisition des savoirs, mais l’enseignement et l’Education, pour moi, c’est apprendre à raisonner, apprendre à penser,  apprendre à être autonome et à être citoyen. »

« Moi je ne veux pas fabriquer des hommes et des femmes qui sont automatiquement formés et qui servent d’instrument aux entreprises, c’est pas ça mon œuvre d’Education. »

« Si vous me demandez si le capitalisme a envie de privatiser l’éducation, ma réponse est oui. Est-ce que vous pensez  que j’adhère à ça, ma réponse est non. »

« Mais bien sûr qu’on a les moyens de résister. L’Europe, c’est, jusqu’à preuve du contraire, l’Education ça appartient à chaque pays. Et donc bien sûr… Non, mais attendez, Madame Cresson peut bien dire ce qu’elle veut sur ce domaine, les ministres d’Education européens ont aussi leur avis. On a une vision qui n’est pas celle-là. Nous sommes unanimes en Europe, tous les ministres ont la même vision que la mienne — c’est pas étonnant, ils sont tous socio-démocrates [en 1998] — de l’Education. »

Un ingénieur expert de la Commission européenne (anonyme):

« L’officier qui organisait cette réunion nous a remis un document qui était lié à l’évaluation des connaissances. Donc, en fait, il a été transmis de manière anormale, il nous a été remis de la main à la main, ce qui est tout de même assez bizarre. Et puis, en même temps, assez bien ciblé puisque nous étions un ensemble de personnes qui avait les compétences pour répondre. Le risque, je pense, c’est d’arriver à établir un standard, « undisputed standard », pour juger l’ensemble des citoyens de l’Europe, pour juger de leurs connaissances et de leurs compétences de base. On a évacué l’histoire parce que c’était trop délicat, la géographie l’est peut-être et encore. Et on va prendre un certain nombre de choses comme les maths qui doivent être indiscutables – et encore quand on fouille un peu, on sait bien qu’évaluer les compétences d’un mathématicien c’est pas si facile que ça. Mais à ce niveau-là, on fait un standard.

«Et puis, en plus de cela, ces connaissances, ces compétences de base, on va les inscrire dans une carte. Donc, c’est une initiative dont il est dit clairement qu’elle est transnationale. C’est un peu l’euro de la connaissance si vous voulez. On est en train de faire l’euro de la connaissance et on n’en a même pas débattu sur la place publique. C’est 1984! C’est Georges Orwell! On vous regarde, on vous mesure. Non seulement on vous mesure, mais on inscrit la mesure sur une carte qui sera votre passeport universel. Donc, vous voulez chercher un emploi, on va vous demander votre système d’accréditation puisque c’est cela qui fera foi. Parce que les diplômes papier, ils ont beau être irremplaçables, c’est ce truc-là qui sera le passeport. Parce que tous les autres, ils sont tellement marqués d’un côté national de votre culture nationale, que ça doit être anti-européen. L’informatique, ça garde la trace de tout. Donc, vous avez les moyens de savoir si une personne a passé pour la 25ème fois son test. Alors, vous pouvez avoir un enregistrement final comme quoi la personne a passé son test mais par derrière, il y a tous les moyens techniques de savoir que la personne s’est inscrite 25 fois et que c’est la 25ème fois qu’elle a réussi à passer le test. C’est pire que le fichage. Enfin, c’est un fichage comme personne n’avait pensé pouvoir le faire. »


Yves Salesse, conseiller d’Etat, et professeur de droit européen

«C’est dans le domaine où se manifeste la volonté libérale de la commission européenne de faire sauter les monopoles publics, de réduire la part du service public, de développer l’initiative privée des forces du marché que le lobbying trouve une oreille très attentive du côté de la commission.  »  » Pour échapper au contrôle politique de chaque état, il arrive fréquemment que les gouvernements eux-mêmes fassent remonter les questions au niveau communautaire.»

Monique Linard, professeur des sciences de l’Education

« Le 3ème millénaire arrive, donc pas de nostalgie, pas de rejet, pas de crispations. Et en même temps l’école est le premier et le dernier lieu de socialisation à peu près universel. Donc il est extrêmement grave d’imaginer qu’on pourrait court-circuiter un système éducatif sur une nation qui permet à l’ensemble des enfants, bien ou mal, c’est vrai, mais au moins elle prend l’ensemble d’une génération et de l’abandonner au profit de circuits privés qui entreraient soit en compétition soit carrément qui supprimeraient tout ou partie de ce système ancien. Et qui ne joueraient plus que sur des intérêts à court terme, des productions de compétences étriquées qui ne seraient qu’à valeur adaptative pour les professions du moment et qui laisseraient des gens complètement déqualifiés au bout de quelques années. »

Philippe Meirieu, enseignant et universitaire lyonnais, directeur de l’INRP (Institut national de recherche pédagogique) en 1998 (il démissionne en 2000), aujourd’hui conseiller régional Rhône-Alpes Europe-Ecologie.

« L’école est très vulnérable aujourd’hui au marché, en interne comme en externe, parce que les parents adoptent des attitudes de plus en plus consuméristes et cherchent des écoles qui vont leurs apporter de plus en plus de sécurité pour leurs propres enfants. L’école est vulnérable au marché aussi parce, dans toute situation de crise, on se tourne vers ce qui est susceptible d’apporter de la sécurité, les nouvelles technologies apportent cette apparence de sécurité. Je pense qu’il faudra résister à cela. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication peuvent apporter, comme leur nom l’indique, de l’information. Elles ne peuvent pas faire de l’éducation.

«L’éducation, c’est autre chose que de l’information. L’éducation c’est être capable de prendre de la distance, d’avoir un esprit critique, de connecter avec d’autres champs de savoir, de regarder si les disciplines, entre elles, résonnent ou pas.

«C’est aussi être capable de, progressivement, effectuer des exercices de plus en plus complexes, c’est avoir une progression, une exigence à l’égard de soi. Ça, c’est des exigences éducatives. On peut imaginer un nombre considérable d’outils qui viennent apporter de l’information, c’est pas pour autant que ces outils feront de l’éducation. Jusqu’à plus ample informé, l’éducation, il n’y a qu’un homme qui peut le faire. On n’a pas d’exemple dans l’humanité d’une éducation qui se fasse sans qu’un homme se coltine un autre homme, lui impose des exigences, se mette face-à-face avec lui ou côte à côte avec lui et lui dise « Voilà où tu vas arriver, voilà ce que tu vas faire », que l’autre s’essaye et que petit à petit, un homme grandisse dans ce dialogue. »

Publicités

Une Réponse to “Fichage des compétences: un documentaire prémonitoire”

  1. […] sur le site du CNRBE […]

Sorry, the comment form is closed at this time.

 
%d blogueurs aiment cette page :