Collectif national de résistance à Base élèves

Contre le fichage à l’école

Textes

Il s’agit d’une question de dignité

Par Jean Pauly, novembre 2009

Un ami me demande de témoigner sur mes motivations à refuser d’inscrire mes élèves dans la Base élèves des écoles maternelles et élémentaires, malgré les pressions et les retraits de salaire (une journée retirée à chaque injonction).

Je ne veux pas trop développer l’argumentaire sur le fond, d’autant, je pense, que beaucoup d’entre vous sont déjà convaincus des dangers d’un fichier centralisé de l’enfance scolarisée. La majorité de la population (et notamment des enseignants) réagit pourtant peu à la mise en place de la Base élèves. Beaucoup l’admettent par résignation (“de toute façon, tout le monde est fiché”). Certains pensent de bonne foi que cette base de données est contrôlée et ne présente aucun danger (“il n’y a plus rien dedans”) sans comprendre que dans ce genre de système c’est l’armature qui est déterminante et pas son contenu provisoire. D’autres – et notamment parmi les syndicalistes – pensent qu’il y a d’autres chats à fouetter en ce moment.

Il y a quatre ans, quand j’ai entendu parler de la mise en place de cette base de données nominative, naïvement, j’ai pensé que la profession ne l’accepterait pas. La tradition de notre école dictait que tout ce qui concernait nos élèves ne devait pas sortir des établissements. Dans l’esprit, c’était une manière de protéger l’enfant d’un marquage trop précoce pour lui donner des chances à chaque étape de sa vie scolaire (et de sa vie tout court). C’était également le respect d’une tradition laïque qui sépare vie privée et vie publique, l’enfant et l’élève, la vie sociale et la vie familiale.

Les familles, parlons–en : pour la plupart, elles n’ont jamais été informées de l’inscription de leur enfant. L’eussent-elles été qu’elles n’auraient même pas pu s’y opposer. Cette immatriculation forcée est d’ailleurs un des griefs retenus pas la Commission des droits de l’enfant de l’Onu à l’égard de la Base élèves.

Depuis ma première réaction spontanée – le respect de l’enfant, le respect des familles – l’évolution du dossier m’a fait réfléchir sur la fuite en avant de la société dans les systèmes informatiques. Ceux-ci se multiplient à tous les niveaux : fichiers de gestion administrative, fichiers de clientèle, fichiers de contrôle sécuritaire…  Il s’agit d’une véritable dérive qui n’est sans doute pas sérieusement prise en compte. Ceux qui ont la lucidité de s’en inquiéter aujourd’hui sont peu nombreux. Il est probable, malheureusement, que l’avenir leur donne raison.

Quelques mots enfin sur le bien fondé d’une position isolée comme l’est mon “objection de conscience”. On peut penser qu’elle ne sert pas à grand chose dans le contexte général. C’est sans doute vrai et je le déplore… mais je ne réfléchis pas si loin. Il s’agit d’abord pour moi d’une question de dignité. Il me reste quelques années avant la retraite et j’aurais vraiment l’impression de trahir mon engagement de plus de trente ans dans ce métier si je renseignais la Base élèves.

Il n’est pas toujours facile d’adopter une position singulière : on prend le risque de passer  pour un illuminé ou un paranoïaque, un inadapté ou un jamais-content.

Tant pis : c’est peut-être le prix à payer pour garder un peu d’estime de soi…

Jean Pauly, le 7 novembre 2009


Lettre aux professeurs des écoles injustement sanctionnés

par Hubert Montagner, le 5 juin 2009
Professeur des Universités en retraite
Ancien Directeur de l’Unité de recherche « Enfance Inadaptée de l’INSERM »

Chers Professeurs des écoles,

Il est inacceptable que vous soyez punis par le Ministre et la hiérarchie de l’Education Nationale alors que, par votre décision intelligente et responsable, vous n’avez pas voulu être complice de la nouvelle forme de maltraitance constituée par le temps de soutien après la classe, dit aide personnalisée, qui doit être consacré obligatoirement aux apprentissages dits fondamentaux (français, calcul, mathématique).

Mieux que quiconque, vous savez en effet que, à la fin du temps scolaire, les enfants en difficulté sont épuisés, enfermés dans leurs peurs, échecs, blocages et inhibitions, dans leur anxiété, leurs angoisses … surtout lorsqu’ils se projettent dans le retour à la maison alors que leur milieu familial est en souffrance. Beaucoup le sont déjà au début de l’après-midi ou même, pour les plus fragiles, vulnérables et démunis, dès la fin de la matinée comme le montre l’observation des enfants accueillis dans les écoles de ZEP. Seuls les enfants qui vivent au quotidien dans la sécurité affective, sans déficits de sommeil et sans comportements “perturbés” et/ou “perturbateurs”, peuvent être suffisamment vigilants, attentifs, réceptifs et disponibles au cours de l’après-midi pour capter et traiter les messages du maître, et ainsi se réaliser pleinement comme élèves. Et encore, pas tous les jours selon les fluctuations de leurs équilibres physiologiques, émotionnels, affectifs, sociaux et cognitifs. Tous ont envie de changer de « planète » à 16h.30. La très grande majorité des enseignants … également.

Votre refus d’enfermer après la classe les élèves en difficulté dans des situations d’apprentissage formel qui vont aggraver leurs difficultés, est une prise de responsabilité humaniste et civique qui vous honore. Elle montre la voie pour que les enfants en difficulté ne soient pas encore plus épuisés, démotivés … et finalement, au fil des jours, psychologiquement et intellectuellement détruits par la journée la plus longue du monde (six heures de temps contraint).

« L’addition » quotidienne de l’aide personnalisée aux enfants en difficulté scolaire augmente encore la durée de la journée scolaire la plus longue du monde … en particulier pour ceux qui peinent à mobiliser leurs ressources intellectuelles afin de comprendre et d’apprendre, et aussi pour les enseignants eux-mêmes. Comment peut-on penser qu’une aide après la classe, fût-elle personnalisée, puisse être utile ou efficace pour les élèves dont la fatigue, le manque de vigilance et d’attention, et l’absence de motivation sont évidents à 16h.00, souvent dès le début de l’après-midi ou même à la fin de la matinée (c’est évident dans les écoles des ZEP) quand ils sont « installés » dans l’échec scolaire ?

Les dégâts viennent s’ajouter aux dégâts générés par l’accroissement de la pression intellectuelle et relationnelle avec le poids augmenté au quotidien de la fréquence et de la durée des apprentissages dits fondamentaux, dans le cadre combiné d’une semaine ramené arbitrairement à quatre jours (il faut faire en quatre jours ce qui était fait en quatre jours et demi) et de nouveaux programmes imbéciles. Il n’y a plus de temps de décompression et de respiration au cours de la journée alors qu’il est indispensable pour que tous les enfants, surtout ceux qui sont en difficulté, puissent récupérer au moins un peu de leurs fatigues psychologiques et intellectuelles, et restaurer peu ou prou leurs capacités d’attention, de concentration intellectuelle et de traitement de l’information. Il n’y a plus assez de temps pour que les enfants puissent libérer leurs émotions, leurs sensibilités, capacités et intelligences cachées, ainsi que la richesse de leur imaginaire, pourtant évidentes lorsqu’il s’engagent dans les arts plastiques, le chant choral, la narration, la découverte de la nature, les particularités de la vie végétale et animale, l’histoire captivante de nos ancêtres et du monde, les modes de vie dans les différentes cultures humaines … Les enfants apprennent aussi bien le français, ou mieux, au cours de ces temps de diversification et de découverte que dans les situations d’apprentissage formel et explicite de la langue. Bien évidemment, les enseignants le savent. Les Professeurs des écoles ont donc raison de proposer l’un ou l’autre de ces champs de découverte et de plaisir au cours de la demi-heure d’aide personnalisée, alors que leurs élèves sont « intellectuellement plus que saturés ».

Les Scandinaves sont horrifiés.

En imposant sans concertation la semaine de quatre jours, l’augmentation délirante du poids des “fondamentaux” et le soutien accordé après la classe aux enfants en difficulté, le Ministre et la hiérarchie de l’Education Nationale déshumanisent l’école, accroissent les inégalités et injustices sociales, en conduisant un nombre croissant d’enfants à s’enkyster dans “le désamour” pour l’école et son rejet, et ainsi plus ou moins progressivement dans la marginalité sociale. Ce “système” aberrant et “concentrationnaire” stigmatise les familles qui cumulent les difficultés personnelles, morales, familiales, sociales et culturelles. C’est une honte pour notre pays … en principe l’un des berceaux des Droits de l’Homme. Les étrangers que je rencontre ne comprennent pas ce “système”. On n’aurait pas agi autrement si on avait voulu pérenniser une école à plusieurs vitesses dans laquelle les plus fragiles, vulnérables et démunis ne peuvent même pas passer la première vitesse, et s’engager avec confiance dans le désir de comprendre et d’apprendre faute de pouvoir enclencher les vitesses supérieures qui permettent d’accéder aux différents niveaux des savoirs et des connaissances.

Aucun pays au monde n’a institué une journée scolaire aussi pénalisante pour les enfants en difficulté dans le cadre d’une semaine qui n’en est pas une : deux jours scolaires (lundi et mardi), un jour non scolaire (mercredi : peut-on encore le justifier par la catéchèse, prévue le jeudi il y a trente ans ?), deux jours scolaires (jeudi et vendredi), et deux jours de week-end. Dans ce cadre, tout le monde sait que le lundi est un jour très perturbé et perturbant (beaucoup d’enfants sont somnolents, en tout cas non vigilants et/ou agités). Quelle illusion et/ou quel manque d’honnêteté de penser qu’une demi-heure supplémentaire d’aide personnalisée après la classe, notamment le lundi, puisse faciliter la maîtrise du français, du calcul et des mathématiques en situation d’apprentissage formel. Tous les enseignants savent que c’est une mission impossible.

Le tribunal incontournable de Histoire retiendra que l’actuel Ministre de l’Education Nationale, ses conseillers patachons et idéologues, et sa hiérarchie vassalisée ont institué un système de maltraitance, de stigmatisation, de culpabilité et d’exclusion implicite qui déshonore notre pays et notre nation.

Il n’y a jamais eu autant d’Inspecteurs d’Académie révoqués qu’en 2008-2009 alors que leur “’faute” a été d’entendre et d’essayer de comprendre la décision et le désarroi des enseignants, notamment ceux que l’on dit « désobéisseurs ». Les informations qui “remontent du terrain” montrent toutes qu’il n’y a jamais eu autant d’enfants épuisés et déboussolés, et aussi d’enseignants exténués, stressés, démoralisés et culpabilisés par les échecs persistants des élèves les plus fragiles, vulnérables et démunis. Les lettres qu’ils adressent à leurs édiles, souvent le ou la maire, sont pathétiques et souvent bouleversantes. La porte est béante pour la consommation accrue de somnifères, calmants, psychotropes … des enfants, de leurs parents inquiets ou désespérés et de leurs maîtres … qui perdent confiance dans leurs compétences. Faut-il préciser que les Français sont déjà les plus grands consommateurs de ces molécules !

Par leur refus, les « désobéisseurs » sauvegardent la dignité de l’école. Merci.

Le présent courriel peut être diffusé sans retenue.

Avec toute ma solidarité,

Hubert Montagner


Lettre  à Monsieur l’Inspecteur (Mars 2009)

Anne-Marie Pons, directrice d’école maternelle en Haute-Garonne, signataire de l’appel des directeurs contre Base élèves, a adressé la lettre suivante à son Inspecteur d’académie le 2 mars 2009 :

Monsieur l’Inspecteur,

Vous me convoquez ce jour à une journée dite de formation à l’application Base élèves. Je vous informe par la présente que je me rends au centre de formation mais qu’en conscience, je ne peux entrer les données concernant des personnes mineures, en l’occurrence les enfants qui me sont confiés en tant qu’institutrice chargée d’école.
Je me joins à DEI-France pour exprimer mon inquiétude concernant la vie privée des enfants (article 16 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant) face à une potentielle évolution de la Base de données dite Base élèves, évolution techniquement possible et non éliminée pour l’instant.
Je m’émeus, au côté des parents d’élèves, du fait que le droit d’autoriser ou non l’entrée de données concernant leur enfant leur est enlevé.
Je m’interroge sur les raisons qui conduisent à mettre en place un dispositif d’une telle ampleur, tant au plan financier qu’au plan logistique, s’il s’agit in fine de recueillir des données anonymes.

Cette lettre était accompagnée du texte suivant :

Base-élèves, fichage de toute une population dès son plus jeune âge

Quels que soient les champs couverts par Base élèves, dont nous savons tous qu’ils pourront subir des ajouts dont nous ne maîtrisons pas l’éthique, c’est le dispositif de mise en place et d’accompagnement de cette base de données qui porte en lui les ferments de risques à venir :
- L’utilisation de la base de données dans les différentes académies a été présentée comme obligatoire par les inspecteurs d’académie alors que nous n’en étions qu’à des phases d’expérimentation successives.
- La conséquence de cette obligation massive est l’existence de fait sur une grande partie du territoire de la Base de données avant la promulgation de l’arrêté qui l’institue, le 20 octobre 2008 (JORF 1er novembre 2008). En matière de légalité, il existe de meilleurs exemples.
- Afin que cette base de données soit exhaustive, l’administration prend le risque de se passer de toute autorisation parentale, sans prendre la précaution démocratique d’en demander l’autorisation aux élus de la nation.
- Le fait de ne pas soumettre au suffrage du parlement une décision qui touche aux attributions de l’autorité parentale, alors que l’assemblée actuelle aurait été majoritairement acquise à cette cause, montre à quel point le ministère de l’Education nationale fait peu de cas de la démocratie.
- La conséquence de cette absence de transparence est que nous ne savons toujours pas à qui appartient l’application Base élèves : à l’Education nationale ou à une entreprise privée ?
- En Haute-Garonne, ce ne sont pas moins de 310 journées-formation, à ma connaissance, qui ont été confisquées à la formation continue pour imposer le dispositif Base élèves aux directeurs d’école, alors qu’il n’y a soit disant plus de moyens pour organiser des stages.
- Les personnels occupant la fonction d’animateurs en informatique sont accaparés par des tâches liées à l’informatisation des directions d’école, et majoritairement par la mise en place de Base élèves, au dépens de l’aide pédagogique aux classes pour laquelle leurs postes avaient été initialement créés.
- Lorsque la sécurité de la Base a été mise en cause en dénonçant les inconvénients inhérents à la transmission électronique de données, la seule réponse a été une dépense pharaonique pour « l’acquisition de licences et l’intégration d’une solution d’authentification de composant à “mot de passe à usage unique” sous l’appellation OTP ainsi que la fourniture de clés de sécurité », un marché conclu avec une société privée dont le coût est compris entre 3 000 000 € HT et 5 269 999 € HT [2] (En période de crise, cette information intéressera les citoyens privés d’emploi et les contribuables.)
- Le document, à signature impérative (inédit dans l’Education Nationale), introduit la clé OTP dans la sphère privée du directeur, le rendant totalement responsable des utilisations qui pourraient en être faites.

- La pression a été mise sur les directeurs d’école pour qu’ils entrent dans le dispositif, en particulier avant même son existence légale : appels téléphoniques, courriers électroniques, visites à l’école de l’IEN ou de son émissaire (conseiller pédagogique, animateur en informatique).

C’est donc tout le système mis en place autour de Base élèves, tout autant que sa destination et accessoirement son contenu actuel, qui me conduit à refuser toute participation à une quelconque entreprise de fichage.

L’énumération précédente montre que l’administration met tous les moyens qui sont à sa disposition pour faire exister la base de données, coûte que coûte, que ce soit :

  • par une campagne de persuasion auprès des directeurs,
  • par l’édition de fascicules à destination des parents où la publicité l’emporte sur l’information,
  • par le recours au langage de la communication destiné à faire passer pour anodin un système de fichage de la population dès l’entrée en maternelle,
  • par la confiscation de journées destinées à la formation continue,
  • par des moyens financiers exorbitants,
  • par la coercition exercée à l’encontre des personnels de direction, voire les procédures de sanctions disciplinaires et/ou financières,
  • par le contournement des appareils démocratiques,
  • par la dissimulation d’information : BNIE (Base Nationale Identifiant Elèves), qui n’apparaît pas dans le texte de l’arrêté.

Tout converge vers un même but ou plutôt vers un double but : injecter de moins en moins d’argent dans la partie éducative de l’Education nationale et savoir à tout moment où se trouve chaque citoyen. L’objectif n’est pas de faire des économies comme il était préconisé dans la LOLF [3] (cf dépense pour la clé OTP) mais bien de transférer l’argent des services publics sur le contrôle citoyen.

De surcroît, l’application Base élèves n’a-t-elle pas été, pour l’Education nationale, un test grandeur nature afin de savoir jusqu’à quel point l’administration peut imposer ses orientations par le seul canal de la communication ? Y aurait-il seulement eu un arrêté pour légaliser Base élèves si des résistances ne s’étaient pas manifestées ?

Base-élèves, un système coercitif, une société sous contrôle et des interrogations sur la légalité

Nous sommes dans un Etat qui – à la façon dont il traite des domaines aussi variés que le social, la psychiatrie ou l’éducation – s’éloigne de la démocratie et dont le seul souci est l’allégeance de tous les citoyens, à commencer par les fonctionnaires, en s’appuyant sur le fait que « Le devoir d’obéissance impose [...] au fonctionnaire de respecter les lois et règlements de toute nature. »

Par la coercition exercée sur les personnels de direction, c’est toute une frange de la population qui, plus qu’à l’obéissance, est formée à la soumission (car là, oui, on peut parler de formation).

Pendant un temps non négligeable, puisqu’il s’agit de quelques années, les personnels de direction de l’Education Nationale ont été mis dans une position plus que difficile face aux parents d’élèves puisque contraints, entre 2004 et le 20 octobre 2008, à renseigner un dispositif qui n’avait aucune existence légale. L’administration s’est ainsi attaché soit le silence de milliers de directeurs qui découvrent avec consternation qu’on a utilisé leur obéissance et leur confiance dans l’Institution pour leur faire accomplir une tâche avant tout acte légal soit l’allégeance d’autres par servitude volontaire. Le discours véhiculé durant cette période par le ministère s’apparente au sophisme : en effet la communication sur le dispositif n’a porté que sur les conséquences escomptées par l’administration dans les écoles et non sur les intentions initiales qui auraient plus éclairer les consciences.

Des fonctionnaires occupant une place hiérarchique dans les inspections sont même parfois allés jusqu’à affirmer que la seule déclaration à la CNIL équivalait à une promulgation légale et invitaient les directeurs à reprendre cette information erronée, alors que d’une part, depuis la loi d’août 2004 ce type de dispositif n’est plus soumis à l’avis préalable de la Commission (qui délivre seulement un récépissé de déclaration) et que d’autre part la CNIL n’est qu’une autorité administrative qui ne légifère pas (cf. Loi n° 78-17 du 6 Janvier 1978, article 11).

Les directeurs d’école et les conseillers pédagogiques en informatique ont l’instruction de répéter aux parents que ces derniers ne peuvent pas s’opposer au fichage de leur enfant, alors que la Loi n°2004-801 du 6 août 2004 (JORF 7 août 2004) n’évoque pas la question des mineurs en tant que tels. Ce n’est que par extrapolation que la CNIL déclare dans un courrier du 22 juin 2007 que « L’inscription scolaire étant obligatoire pour les enfants jusqu’à 16 ans, les parents ne peuvent s’opposer à ce dispositif concernant leur enfant. » Or la CNIL n’a pas autorité pour régler ce point.

Par l’entremise de Base élèves, nous assistons peu à peu à un glissement dans la mission dévolue au directeur d’école. Sa tâche initiale était consacrée au fonctionnement de l’établissement et à l’animation de l’équipe pédagogique. Il devient maintenant le rouage de base de gestion de l’Education nationale, travail autrefois effectué uniquement par les personnels administratifs des inspections.

Entre août 2004 et le 20 octobre 2008, sous couvert d’expérimentation, on a en fait installé en France un système pérenne de fichage. Considérant qu’aucune interruption, déclarée ou avérée, n’a été constatée entre la phase de mise en route de la base, dite expérimentation, et la période où elle devient effective par l’arrêté, il s’agit donc bien d’un même ensemble. Or aucune législation n’étant rétroactive en France, on est en droit de se poser la question de la légalité du renseignement de Base élèves avant la promulgation de l’arrêté, mais peut-être même bien de l’ensemble puisque les deux périodes sont liées.

Mon interrogation porte donc sur le conflit d’intérêt entre fonctionnaire et citoyen quand l’ordre qui m’est donné par l’administration est antérieur à la promulgation d’un arrêté qui justifie cet ordre et quand l’arrêté promulgué définit des mesures qui mettent en danger la liberté des enfants qui me sont confiés.

Je peux donc affirmer que l’ordre qui m’est donné de renseigner Base élèves est de nature à compromettre gravement un intérêt public.

Base-élèves, leçons de l’Histoire et conscience

Lorsque la conscience est en éveil, elle essaie de puiser à toutes les sources qui peuvent nourrir sa décision. L’Histoire peut ainsi apporter des enseignements. A Nuremberg, les juges ont reconnu le droit de la personne à désobéir aux lois en cours durant la guerre et ont ainsi condamné ceux qui leur avaient obéi, induisant par là-même qu’une obéissance à la législation doit en certains cas être dépassée. Ils ont ainsi transformé le droit de désobéissance en un devoir qui, s’il n’était pas mené à son terme, mériterait tôt ou tard d’avoir affaire à la justice.
Certes l’Histoire ne se répète jamais à l’identique mais le parallèle avec la période évoquée ci-dessus et ce qui l’a amenée, le régime de l’Allemagne entre 1933 et 1939, nous pousse à la vigilance. Valait-il mieux être banni en 1933, 1939 ou 1940 pour avoir eu de fortes présomptions sur ce que réserverait l’avenir ou avoir eu raison après 1945 ?
Une question similaire occupe actuellement ma conscience : dois-je me taire sur les implications potentielles de Base élèves, pour ne pas risquer l’opprobre de l’administration qui m’emploie et me dispense un salaire, ou bien avoir raison dans les faits quelques années plus tard ?

Pour les philosophes, la conscience est une spécificité humaine qui constitue la dignité de l’homme en tant que tel. Encore reste-t-il à savoir si nous avons la libre disposition de notre conscience, et donc l’entière responsabilité de nos actes.
Quand Pascal parle de la grandeur de l’homme, il fait référence à la pensée, à son niveau le plus modeste, celui de la conscience. Ce qui fait la grandeur de l’homme, c’est cette prise de conscience qui nous élève au-dessus de tout ce qui dans l’univers est purement matériel ou inconscient. « Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête. Mais je ne puis concevoir un homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute. [...] »

Pour Descartes la notion de conscience devient le point de départ de la démarche philosophique. Elle suppose une promotion de l’individu par rapport à la tradition. Désormais, sera tenu pour vrai non pas ce qui nous est légué par la tradition ou ce dont une institution se porte garante, mais ce dont l’individu peut s’assurer par la démarche de sa propre conscience. Cette démarche passe par une mise en question radicale de toute vérité admise et par une quête de la vérité assimilée à ce qui s’impose à la conscience avec évidence, à l’issue d’un examen attentif et systématique exercé par cette même conscience.
Certes je pourrais choisir d’obéir et de correspondre ainsi à ce que l’Institution attend aujourd’hui d’un fonctionnaire. Mais je crains que l’obéissance voulue et imposée actuellement par l’Education Nationale n’altère ma conscience et ne détruise ce qui fait de moi un être humain, en tant qu’être pensant.
Grâce à l’embûche placée sur mon chemin par l’Institution, sous forme de Base élèves, je réalise que l’obéissance d’un fonctionnaire à sa hiérarchie pose problème lorsque l’ordre correspond à une idéologie d’état et pas à une mission de service public. Cette obéissance non consentie confine à l’allégeance et je ne peux en accepter une parcelle sans mettre en danger le tout.

Selon Sartre, ce n’est que par mauvaise foi que l’on peut tirer argument des circonstances pour se justifier et s’expliquer pourquoi l’individu n’a pas le courage de faire usage de sa liberté et de se comporter en homme libre.
Je serais donc dans la facilité si j’arguais de mon statut de fonctionnaire pour m’exonérer de faire état de ma conscience. L’obéissance est-elle compatible avec la conscience ?

La loi n°83.634 du 13 juillet 1983, article 28, stipule que le fonctionnaire « doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. »
Je sais que je suis fonctionnaire, salariée de l’Education nationale, mais je suis avant tout un être humain et mon statut de citoyenne dans une démocratie me reconnaît le droit de penser. Il ne m’avait pas été aussi clair, et ce depuis quelques mois, que la conscience propre à l’être humain pouvait être à ce point bafouée par les institutions des hommes et que la liberté de penser du citoyen pouvait être battue en brèche en dépit de la Constitution française et de la Déclaration des Droits de l’Homme.

Mon dilemme est donc : dois-je me plier à l’héritage des Hommes ou puis-je prétendre à une filiation avec l’essence de l’Humanité ?

Mais que signifie exister pour la conscience ? La conscience peut-elle exister sans prendre conscience de quelque chose ? Platon ne le pense pas. La pensée n’existe que dans l’action, ou plutôt dans l’être qui se manifeste, révélant un acte de l’esprit.
Ce que je pose, en conscience donc, est de ne pouvoir accepter aucune action induisant la mise en place du fichier Base élèves : ni formation, ni entrée de données.

Conclusion

Pour toutes les raisons que j’ai développées ci-dessus, je m’étonne encore qu’un fichier tel que Base élèves ait cours dans une administration républicaine et dans une démocratie. Je m’étonne d’avoir à refuser ma participation à une journée appelée « formation » dans laquelle, en tant que professionnelle de la pédagogie, je ne reconnais rien qui en ait la qualité, sauf à penser que l’utilisation d’un logiciel unique et à caractère non transposable puisse désormais porter l’appellation de formation. Cela s’apparente davantage à du taylorisme.

« Quand le peuple vote mal, il faut changer le peuple » (Brecht)

Quand les directeurs obéissent mal, il faut changer les directeurs. Ce que je crains davantage que la désertion, voulue ou forcée, des postes de direction, c’est que l’administration de l’Education Nationale trouve de plus en plus de personnel qui consente à passer en se courbant sous les fourches caudines du fichage de l’enfance.
J’en appelle à la conscience de tous pour que jamais on n’entende : quand ils sont venus chercher les directeurs signataires du manifeste de résistance à Base élèves, je n’étais pas opposé à Base élèves, je n’ai rien dit.

Anne-Marie Pons, Février 2009
______________________________________________________

Base élèves, première pierre de l’édifice

Christophe Brunault,
Poitiers, le 21 janvier 2009

Directeur d’une école, j’ai signé comme 175 de mes collègues à ce jour un appel national de résistance contre la mise en place de Base élèves, application informatique nationale  transitant par internet et recensant des données sur les élèves des écoles françaises.

Le recul stratégique du ministère

Ces derniers mois, face aux protestations, le ministre de l’Education nationale a supprimé les champs à renseigner les plus polémiques (absentéisme, nationalité, besoins éducatifs particuliers…) de ce fichier vidant pour un temps de leur substance les argumentaires anti-Base élèves. Mais un goût amer accompagnait cette «victoire» presque trop facile de ces parents dont les enfants étaient toujours répertoriés sur la base, et de ces directeurs toujours sommés de se soumettre à cette obligation de service. Nous avions juste oublié que l’objet même d’une immatriculation des élèves devait suffire à justifier ce combat.
Les champs obligatoires à renseigner ont certes été restreints et aujourd’hui Base élèves peut paraître anodin. Cependant, il faut garder en mémoire que ce fichier est évolutif et les champs évacués pourraient réapparaitre librement en fonction de besoins futurs comme la prévention précoce de la délinquance actuellement toujours au goût du jour. L’administration a su donner des gages aux directeurs d’école leur permettant de  remplir la base à minima, elle a su faire également les concessions nécessaires pour essouffler le débat et tenter de préserver l’essentiel: la pérennité de cet outil. La dissimulation de l’existence d’une base de données parallèle (BNIE) permettant la conservation d’à peu près les mêmes données que Base élèves mais nullement soumise aux maigres cautions accordées sur celle-ci, ne peut guère rendre optimiste sur l’évolution de ce fichier.

La BNIE, instrument de l’interconnexion des fichiers

En effet, le ministère n’ayant pas l’autorisation d’utiliser le NIR – communément appelé “numéro de sécurité sociale” – la CNIL (commission nationale informatique et libertés) refusant qu’il s’étende en dehors des organismes intervenant dans le secteur de la sécurité sociale, l’Education nationale a donc conçu un nouveau système qui lui permet d’attribuer à chaque élève, lors de son entrée en maternelle, un numéro qu’il conservera durant tout son parcours éducatif: l’identifiant national élève (INE).
A terme, le ministère de l’éducation nationale disposera donc d’un grand répertoire d’immatriculations des individus semblable à celui géré par l’INSEE, avec bien sûr des avantages mais aussi les risques inhérents à une entreprise aussi gigantesque de gestion de données.
La BNIE a été déclarée à la CNIL, le 15 février 2006. Dans sa déclaration, le ministère de l’Education nationale  évalue à 13 millions le nombre de personnes concernées (les élèves du système éducatif), et présente comme finalité principale l’attribution d’un identifiant unique pour permettre le suivi de la scolarité de l’élève. Cette déclaration s’ accompagne d’une série d’annexes datant du 8 février 2007. Dans celles-ci, on peut noter que la durée maximum de conservation des données nominatives dans la base de données a été fixée à 35 ans. Il y est spécifié également que les directeurs d’école n’ont pas accès à la BNIE, mais que celle-ci est accessible à 400 utilisateurs environ (administrateur de l’application au niveau de l’administration centrale, gestionnaires au niveau des inspections académiques ou des rectorats dans leur champ de gestion, les utilisateurs externes au ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche limité à la recherche simple d’un élève à partir des données d’état civil des élèves).
Cette base de données parallèle permet donc à de nombreux ayants droit d’avoir accès à des données nominatives sur les élèves, ce qui entre en contradiction avec l’article 7 de l’arrêté ministériel du 20 octobre 2008 portant création de Base élèves, mais qui ne traite donc que de… Base élèves:

Article 7
Le service statistique de chaque rectorat est destinataire des données strictement anonymes issues de la base académique, à des fins exclusivement statistiques.
Le service statistique ministériel et les directions de l’administration centrale du ministère de l’éducation nationale ayant à en connaître dans le cadre de leurs missions sont destinataires de données strictement anonymes issues des bases académiques, à des fins exclusivement statistiques.

La victoire prochaine de l’ingénierie éducative?

Il faut en outre envisager Base élèves dans une globalité en voie de se construire, c’est à dire la mise en place d’un «maillage électronique» de la scolarité des élèves et de la pratique des enseignants.
La lecture du S3IT2 conçu par le ministère de l’Education nationale, nommément schéma stratégique des systèmes d’information et des télécommunications, feuille de route pour le développement du numérique dans l’éducation et la recherche, est à ce titre très instructive. D’aucuns objecteront que cette feuille de route pluriannuelle reflète une vision de la société influencée par le credo du libéralisme économique puisque les objectifs de performance, d’économie de moyens, de rationalisation et d’évaluation constante du système éducatif y sont clairement affichés. D’autres s’inquièteront du décalage flagrant entre ce discours et les débats pédagogiques en vigueur dans les cercles industrieux enseignants et les problématiques prosaïques qui les occupent dans les écoles.
Chacun peut par contre, quel que soit son  positionnement politique, clairement s’inquiéter de la multiplication des fichiers informatiques. L’objectif initial de l’administration n’est pas forcément retors mais l’existence même de ceux-ci permet leur détournement ou leur élargissement à d’autres critères ou à d’autres publics ciblés, ou tout simplement de favoriser les recoupements d’informations, ce qui en France est en passe de devenir un sport national, en particulier pour des thèmes tels que la prévention de la délinquance ou la régulation de l’immigration.
En effet, après Base élèves, cette année va se mettre en place l’expérimentation de Base écoles dès le premier semestre 2009. Puis viendra un portail numérique pour chaque enseignant. Cette «base enseignants» consignera de nombreux aspects de la pratique des enseignants, on peut conjecturer sans risque de se tromper que ce sera un élément essentiel de la mise en place d’une rémunération différenciée appelée de ses vœux par Xavier Darcos. Les élèves ne seront pas en reste car pour eux est prévu le livret scolaire électronique consignant par exemple leurs évaluations, avec bien sûr la présence de leur INE qui se révèle être le vrai sésame de l’Education nationale. Celui-ci permet déjà par le truchement de la BNIE, l’interconnexion des différentes bases locales ou nationales de l’éducation nationale tels que : “ Base Elèves premier degré ”, “SCONET” dans le secondaire, “SIFA” (Système d’Information sur la Formation des Apprentis), “SIA” (Système d’Information de l’Agriculture), “SISE” (Système d’Information sur le Suivi des Etudiants), ou “OCEAN” (gestion des examens et concours).
Nous n’avons donc pas fini de parler: mise en concurrence des écoles, rémunération des enseignants au mérite et obligation de résultats…Déjà des modifications sur Base élèves autorisent à rattacher la classe au nom de l’enseignant sur la fiche élève. Ces modifications ont été effectuées le 03 décembre 2008 soit après la publication de l’arrêté ministériel instituant Base élèves, et une fois encore et comme d’habitude dans le secret le plus total3.

Redéfinir les missions du directeur

Les directeurs deviennent à mon sens dans ce nouveau système en devenir, l’élément clé de la nouvelle organisation de l’éducation nationale de l’enseignement du premier degré, hier grognards intègres pas toujours faciles à manœuvrer, demain peut-être gestionnaires dévoués rompus à la glose techno-administrative. Les places seront chères, lesquels d’entre nous auront les dents les plus longues et dégaineront leur clé OTP le plus promptement?
Il faut ici se rappeler que ce qui sous-tend l’engagement d’un enseignant et d’un directeur est d’agir dans l’intérêt premier des élèves. Cet objectif entre ici en contradiction violente avec la rhétorique bureaucratique et la terminologie entourant la mise en place de ces outils, qui oublient l’humain pour parler ingénierie éducative.
En tant que directeurs d’école, il ne nous appartient pas de participer à une quelconque entreprise de renseignement. J’ai choisi comme les autres signataires de l’appel contre Base élèves de passer outre cette injonction et d’y privilégier un lien de confiance avec les parents d’élèves de mon école. Ainsi, on peut nous traiter de passéistes refusant la modernité ou d’adeptes de la théorie du complot, nous avons choisi d’appliquer un principe de précaution essentiel à nos yeux à la préservation des fondements de l’école. Les enfants ne sont pas la propriété de l’état, il ne peut donc en ce sens dénier le droit à des parents de vouloir se préserver en refusant la saisie de données sur leurs familles.

Christophe Brunault,
Poitiers le 21 janvier 2009

______________________________________________________

Nous sommes tous des Don Quichottes alpins

A Jean-Yves Le Gall,

A Nous tous,

Pardon, Jean-Yves, de le dire comme ça, mais tu es Nous tous depuis quelques semaines…

Tu es celui qui subit le premier les conséquences de son acte, conséquences que nous nous sommes promis d’assumer (ou d’essayer d’assumer) dans un couloir de la Bourse du Travail à Paris en novembre dernier. Cette décision ne nous étonne pas, nous qui savons que cette bataille est difficile. Ils pourraient reculer sur plein d’autres choses… mais ils ne reculeront sur Base Elèves que devant les vagues d’un tsunami de l’opinion publique. La Base élèves n’est pas qu’un projet scélérat… c’est la mise en place de la structure de gestion de l’Education Nationale pour les années à venir. C’est la survie de l’appareil centralisé dont ils ont besoin pour contrôler la machine. C’est la fin de l’Ecole que nous avons connue.

Tu n’as plus le profil.

Nous n’avons plus le profil.

Je pense à ce formidable élan dans le métier…

L’enfance, celle des mômes, des gosses, des gamins, des drôles, des p’tits bouts…

Les rencontres… les jeunes vieux de la vieille, les durs à cuire, les inventeurs, les éclaireurs…

Les nuits, celles où l’on n’a pas dormi…

Les heures passées… les découpages, la mise en place des ateliers, les rangements, la préparation des dossiers, la fabrication des outils.

La classe allumée tard le soir, à Notre Dame de Vaulx et ailleurs.

Les parents qu’on a connus et qui se sont donnés pour accompagner les randos ou pour monter l’estrade… ceux qui se sont venus nous voir parce qu’ils étaient inquiets… ceux qui nous ont remerciés…

Ce soir, tu es profondément amer.

Nous sommes profondément amers.

Et pourtant nous allons continuer (nous allons essayer de continuer).

Nous ne sommes pas nombreux mais nous savons que c’est là… que c’est là le nœud.

Courage à toi, Jean-Yves.

Courage à nous.

Nous sommes tous des Don Quichotte alpins !

Jean Pauly

Je ne sais pas manier le verbe, mais cette lettre de Jean Pauly transmet l’émotion que je ressens…
Je ne suis pas enseignante, mais j’ai été enfant à l’école, et j’ai les souvenirs de ces instits révolutionnaires, arrivant dans nos bleds de campagne, nous faisant découvrir une autre école, une autre approche des matières, et le théâtre, la poésie, les textes, les échanges, la communication, le partage, la beauté, les ateliers… les fêtes d’école, et tant d’autres… les complicités avec mes parents, les batailles aussi devant les “si c’est ça qu’ils font à l’école, ‘vont pas aller bien loin !!!”, et tout le reste…
Parce que je suis maman et que mes enfants ont aussi eu la chance de croiser des instits formidables, tout ça, pour que les enfants d’aujourd’hui, les enfants de demain, les parents d’aujoud’hui, les parents de demain, puissent avoir ces souvenirs, cette confiance,

merci

courage !!

Isabelle

______________________________________________________

La Base élèves dans nos têtes

Par Jean Pauly, directeur d’école dans le Lot. (le texte peut être téléchargé ici)

Prologue

C’est une réunion de directeurs et de directrices de circonscription. Vous voyez le tableau, nous sommes dans une salle des fêtes de centre bourg. Sur la scène – celle prévue sans doute pour les spectacles en costume de papier crépon, les évolutions collectives et les reprises de la chorale enfantine – sur la scène, donc, l’Inspectrice a installé son grand quartier général. Elle trône au centre, à un bon mètre de hauteur, on voit ses chaussettes et ses escarpins, et pilote la réunion derrière le rabat de son ordinateur portable. Un vague écran sur le mur affiche une succession de titres sur fond couleur, des diagrammes et des tableaux, illisibles depuis la salle. La salle où nous sommes… comme au spectacle, sur des chaises en plastique équipement collectif accrochées les unes aux autres par une barrette de métal… la salle où nous subissons plus d’une heure de consignes pour les saisies informatiques des évaluations Cm2.

Que ça… pendant une heure!

Sur la scène aussi, la brochette des conseillers pédagogiques de circonscription, chacun à son pupitre. On ne voit pas leur tête derrière l’écran de leur portable et on devine qu’ils ne sont pas très à l’aise. Ils se terrent, les ex-collègues, barbouillés par la difficile digestion de toutes les couleuvres avalées, serrant le popotin sur la sellette, chacun sa tâche… qui d’apporter une précision, qui de prendre les notes, qui de confirmer la bonne parole. La responsable informatique a rang de ministre d’état et l’oreille de la patronne…

“T’as vu, elle a un nasus” me dit ma voisine. “Un quoi?” “Un Asus… c’est le top…”

Heureusement la pause café arrive… ça râle sec autour du verre en plastique… ça promet du saignant dans la deuxième partie des questions posées… et qu’on va voir ce qu’on va voir… et qu’on va pas se gêner… et qu’elle va nous entendre…

On se rassied dans les murmures…

Trente doigts se lèvent, le micro de salle est happé par la foule, trente questions, trente récriminations, trente déclarations fracassantes…

Et pas une sur ce qui saute aux yeux, qui paraît l’évidence dans cette mise en scène surréaliste et délirante… pas une seule mise en cause du conditionnement technologique et de la fuite en avant dans les systèmes.

***

Je fais partie des 170 directeurs et directrices qui ont signé l’appel à ne pas renseigner la Base élèves. 170… une paille… une aiguille dans la botte de foin de l’Education Nationale… une rumeur à peine audible dans l’assourdissant silence de cette grande muette.

La profession participe, dans son immense majorité, à ce projet. Elle s’est émue du contenu des renseignements demandés sans comprendre que la finalité de Base élèves était la création du répertoire et l’immatriculation forcée des jeunes scolarisés.

Elle aurait pu se poser des questions, s’inquiéter de la destinée d’un fichier centralisé, se préoccuper du contrôle nécessaire des systèmes informatiques ou mettre en avant le principe de précaution. Elle aurait pu, tout simplement, avoir le réflexe de la protection de l’enfance jetée ainsi en pâture dans le grand bain des politiques de contrôle de la population.

Elle aurait pu. Elle ne l’a pas fait. Elle ne le fait pas.

Comment expliquer que les enseignants trahissent à ce point les valeurs de leur métier et leur engagement pour l’enfance… sans même s’en apercevoir?

C’est une question que je me suis souvent posée et qu’on nous a souvent posée dans les réunions. Je vais essayer de l’aborder en avançant cette hypothèse : si la Base élèves a pu s’installer aussi facilement dans notre paysage, c’est qu’elle était là, tapie, dans nos têtes… c’est qu’elle était à l’œuvre, souterraine, dans les conditionnements subis depuis une vingtaine d’années.

Nous ne sommes pas complètement « victimes innocentes » dans cette affaire. Nous, c’est-à-dire les instits, les “de gauche”, les républicains, les pédagogues, les syndicalistes ou les militants de l’école “nouvelle”…

Adeptes de la modernité, nous avons laissé filer la tradition humaniste du métier avec l’eau du bain.

Enfermés dans des batailles à court terme, nous n’avons pas su voir plus loin que le petit périmètre de nos revendications.

Intimidés par les discours des experts, nous avons accepté les techno-logiques (comme dit David du CNRBE) dans nos pratiques.

Dépossédés du point de vue d’ensemble, nous nous sommes fourvoyés dans des impasses… et nous avons commencé à perdre notre âme.

Je propose ici une mosaïque de réflexions, les unes argumentées, les autres plus intuitives, sur les bouleversements de l’école que nous avons vécus et qui ont préparé le terrain à la résignation. Le lecteur aura peut-être du mal à retrouver un lien direct avec le sujet, voire peut-être une cohérence. Le fil logique de tout cela n’est pas toujours encore très clair pour moi. Si je devais en dérouler un, d’emblée, ce serait celui d’une histoire d’instit (la mienne) et de son ressenti.

*Sortir du petit périmètre

Elle ne verrait de la mer que chaque vague, l’une après l’autre, et ne comprendrait pas la houle et son immense mobilité, ni les promesses et les dangers qu’elle recèle.

(Note technique : au rugby, quand on dit qu'on joue dans le petit
périmètre, c'est qu'on reste cantonné autour des regroupements et
qu'on n'envoie pas la balle au large… C'est un choix qui peut
s'avérer utile quand on n'a pas confiance dans ses capacités ou
quand on est sur la défensive. C'est un jeu qui peut faire gagner
sur un match, mais rarement sur une saison).

La bataille contre la Base élèves a été perdue par la profession en juillet dernier parce qu’elle a joué dans le petit périmètre. Elle n’a pas su voir plus loin, aveuglée par le débat sur les items et notamment sur celui de la nationalité et des sans-papiers… ce n’est finalement qu’un aspect secondaire, ou simplement une conséquence possible de la mise en place du fichier nominatif centralisé.

Nous savons maintenant – et nous commençons à être crédibles là-dessus – que le point central est celui du numéro d’identification.

Aujourd’hui encore, pour beaucoup d’entre nous, la résistance à la Base élèves est une ligne dans le catalogue des résistances, alors qu’à mon sens, elle va au-delà des questions strictement politiques : la mise en place du fichier national n’est pas une invention de Darcos (elle a commencé en 2004); elle ne sera pas résolue par la démission du Ministre, ni par la défaite de Sarkozy aux élections… parce que le projet vient de beaucoup plus loin et résistera aux péripéties à venir. Il touche à des questions de fond qui se posent depuis longtemps à l’école et à la société sans qu’elles aient pris jusqu’à maintenant ce caractère déterminant.

Je crois que notre hiérarchie ne ment pas sur un point : le projet de la Base élèves est aussi un projet de gestion de l’éducation nationale, en gestation depuis longtemps dans les bureaux du ministère. L’équipe en place ne fait qu’achever un travail préparé par toutes celles qui l’ont précédée.

L’objectif est de moderniser la vieille Maison considérée par l’air du temps comme peu rentable et inefficace. Pour cela, il faudrait des outils de mesure (comme les évaluations nationales) et une gestion pilotée par des systèmes informatiques centralisés.

Je ne pense donc pas qu’on puisse assimiler ce plan de re-concentration autoritaire aux politiques de démantèlement de l’Institution Ecole, par ailleurs très réelles. Je serais même tenté de défendre le contraire : il s’agit d’une réorganisation par le haut d’un mammouth qui bat de l’aile. Le développement continu de la machinerie bureaucratique me fait plutôt penser au syndrome de l’Urss en phase terminale : ils pensent pouvoir s’en sortir avec encore plus de centralisation.

J’ai plusieurs fois évoqué le pouvoir de la technostructure… j’espère que cette formule a une réalité sociologique car elle évoque bien ce que je pense : les logiques auxquelles nous sommes soumis – auxquelles nous sommes sommés – ne sont pas forcément toujours des logiques politiques à court terme. Il y a une dynamique propre de la bureaucratie technique qui me paraît bien plus forte et plus profonde que la volonté des appareils politiques. Qu’elle soit utilisable à des fins répressives immédiates est une donnée, mais ça ne me semble pas être le cœur du problème, ni son origine.

La Base Elèves serait la créature de la technostructure.

Ce qu’on peut craindre, c’est qu’elle lui échappe comme le monstre échappait au Docteur Frankenstein ou comme le nuage de Tchernobyl filait entre les doigts des ingénieurs de la centrale.

*L’instit’ d’hier et le professeur des écoles d’aujourd’hui.

La bonne pensée bruisse dans le silence feutré des bâtiments d’époque.

Je ne veux pas idéaliser ce que furent les années 70-80, les années d’un autre siècle… mais, convenons en, l’instit’ d’alors avait beaucoup plus d’autonomie que le professeur des écoles d’aujourd’hui. L’Institution était un peu coincée, voire revêche, mais ne cherchait pas à tout tenir comme aujourd’hui. C’était une vieille dame poussiéreuse et un peu dure d’oreille qui exerçait son contrôle sur l’apparence et la tenue plus que sur le contenu du travail. Bonne mère, elle faisait preuve d’une certaine tolérance vis-à-vis de ses enfants les plus turbulents et réagissait avec discernement aux provocations de circonstance. Le personnel d’inspection pouvait parfois se montrer très ouvert… j’ai souvenir de quelques uns qui se permettaient des libertés par rapport au discours officiel tout à fait inimaginables aujourd’hui.

A l’Ecole normale, où j’usais le fond de mes jeans de ces années là, nous pouvions passer quelques jours dans la classe de Marceau, ou de Ségala, ou de Cadiou que nous nous étions donnés comme maîtres compagnons du moment… Les mouvements pédagogiques avaient pignon sur rue. Nous faisions des stages officiels chez les Francas ou dans les Cemea. Le mercredi, nous animions des après-midi Usep. Un groupe Freinet qui réunissait des profs et des élèves-maîtres s’était monté derrière les murs de la vieille maison. Un Inspecteur était président de l’Occe. Avant le premier poste, une dizaine d’entre nous s’étaient retrouvés dans un centre de colo pour préparer sa rentrée au bord de la mer, échanger des outils, des idées, des émotions.

Plus rien de tout ça aujourd’hui… une administration cuirassée, une machine et ses rouages bien en place, une armée de techniciens de l’éducation (de vrais professionnels!), des inspecteurs sans état d’âmes. Bientôt des super-directeurs… et des fonctionnaires.

Des fonctionnaires… la première fois qu’on m’a sommé de l’être, c’était il y a presque dix ans, pour me reprocher une liberté de parole… j’étais tombé de cul. Naïvement, je pensais que j’étais beaucoup plus qu’un fonctionnaire, beaucoup plus, beaucoup mieux, en étant un “militant de l’école”.

On commençait à changer d’époque, sans doute… et c’était sous la gauche.

*Éducation et Éducation populaire

S’il avait le temps, il regarderait le ciel… de vagues souvenirs d’un stage franca…

Pour notre génération, l’école et les mouvements d’éducation populaire étaient intimement liés. Le plus souvent, nous avions été monos avant d’être instits. C’était un tout. L’enfance était un tout : à l’école, au centre aéré, en camp, à la cantine, au stade, à l’étude. L’éducation était un tout : les savoir savoir, les savoir faire, les savoir penser, les savoir être, les savoir dire… très loin des débats de sourds entre tenants de l’instruction et tenants de l’éducation. Aux formations des Cemea, par exemple, c’est un directeur d’école de banlieue qui nous emmenait dans les bois. Il ressemblait au maître à blouse grise de “La guerre des boutons” (le film). Nous sortions nos Opinel pour tailler des branches de noisetier. Nous aurions pu sortir nos stylos rouges pour souligner le verbe conjugué de la phrase ou poser la division à deux chiffres. C’était pareil. Tout cela procédait d’une émancipation républicaine qui n’avait pas besoin de dire son nom. Un état d’esprit. Une culture partagée par l’époque, les parents, la gauche, le syndicat, les œuvres… et l’Institution sans doute… du bout des yeux et des lèvres.

L’enfance était un monde. On la considérait en bloc. On n’avait pas de projets personnalisés. On ne décortiquait pas les tenants et les aboutissants. On y allait comme ça… et le reste (la psychologie, l’approche individuelle, les considérations particulières) suivait. J’ai l’impression qu’un élan nous portait et entraînait tout derrière lui sans qu’il soit besoin d’y remédier.

L’éducation populaire a disparu de nos horizons. Petit à petit. Oublié, ce formidable gisement d’expériences, de connaissances, de pratiques ouvertes. Etranglé aujourd’hui par la suppression des subventions. Etouffé alors par les grosses machines du savoir officiel. Par le triomphe des experts.

*Le triomphe des experts

Il portait maintenant les cheveux courts et une boucle à l’oreille, comme tout le monde…

La disparition des écoles normales a sonné un premier glas. Je ne veux pas les pleurer maintenant, ne les ayant pas regrettées alors. Mais tout de même… en quelques années, les praticiens ont quasi disparu de la formation.

L’Université en prenant en charge les Iufm a apporté un nouveau souffle dans les bâtiments centenaires, une tenue intellectuelle, des connaissances, un recul sur les choses du quotidien. Mais en même temps, sûre d’elle même, elle a exclu de fait tout un pan du savoir instit, des traditions, des tours de main et des outils. Elle a exclu – peut-être sans le vouloir – les mouvements d’éducation populaire et les œuvres laïques en les reléguant d’abord à la marge du système de formation, puis en les confinant, comme des curiosités, au musée de l’histoire de la pédagogie.

Sur un autre plan, l’emprise de l’Université a fait beaucoup de mal à la culture humaniste du monde de l’école (l’esprit de polyvalence) en important le cloisonnement de ses matières enfermées dans des jalousies corporatives. Les conseillers pédagogiques spécialistes se multiplient aux dépens des “généralistes”. Les promoteurs des disciplines se tirent la bourre dans l’antichambre du ministre avec leur plan de rénovation prioritaire. Les colloques font florès (la litanie des chercheurs du petit bout de la lorgnette) d’où l’auditeur ressort plus décousu encore. D’où aussi, le rare bonheur d’écouter la parole cohérente d’un intellectuel qui s’élève au dessus des disciplines pour un tour d’horizon salutaire…

Ce cloisonnement dont je parle et cet émiettement intellectuel ont joué un rôle important, il me semble, dans le triomphe actuel des experts et des conceptions de l’école de plus en plus techniques et de plus en plus fermées… On fractionne, on découpe l’acte éducatif en mille petits morceaux didactiques et on perd la vision d’ensemble. On perd l’âme des choses.

*Le bureau des statistiques

Mme Lambert présente l’organigramme de la cellule Développement et Perspectives…

Je m’amuse à imaginer l’étage du ministère consacré aux études statistiques.

Tout aurait commencé il y a une trentaine d’années. Quelques fervents de la règle à calcul – des mathématiciens, des géographes, des sociologues, des économistes – auraient pris position dans un obscur bureau d’une annexe de la rue de Grenelle. Les voilà maintenant au sommet du pouvoir, au creux de l’oreille du ministre, en ligne directe et sur le même palier… comparant, évaluant, conseillant, prévoyant, simulant, prospectant.

Enfin de la macro vision de l’école pilotée par des gens qui savent jusqu’au bout des ongles! Enfin du solide, de la réalité vraie mesurée par des professionnels de la statistique!

Les évaluations nationales nous sont arrivées dans la foulée. Elles ont mobilisé des centaines de milliers de classes, des enseignants, des conseillers, des inspecteurs et des chercheurs. Elles étaient d’abord complètement anonymes. Puis nous avons vu les premiers tableaux comparés… par circonscription, par classe, par élève enfin. Sans nous en apercevoir, nous avons rendu des résultats nominatifs. Nous avons rougi en réunion parce que le pourcentage d’échec sur l’item 46 était particulièrement élevé dans notre classe et que ça se voyait. Nous y avons cru… un peu. Nous avons pensé qu’il fallait en tenir compte. Ainsi nous avons enfermé nos élèves dans un labyrinthe de données chiffrées sans issue. Nous nous sommes enfermés nous-mêmes dans une mécanique évaluation–analyse–remédiation rigide et bornée. Et pour quel résultat?

Aujourd’hui, la boucle se boucle. La Base Elèves deviendra peut-être – on ne le sait pas encore – le support naturel des relevés des évaluations.

Traçabilité. Transparence. Lisibilité.

Zéro défaut…. ou déviance.

*La culture de la modernité

T’as un look de jardinier Camif, Maurice…

Nous avons aimé être modernes.

Enlever nos blouses grises, mettre les tables en carré, jouer de la guitare, écrire au marqueur fluo, travailler sur fichiers… nous précipiter sur les nouvelles technologies avec la foi du charbonnier… être de gauche.

Pas un congrès syndical sans l’appel à CHANGER l’école. Pas une déclaration pédagogique sans mettre en avant l’école nouvelle, l’école moderne, l’école de DEMAIN. Pas un discours de ministre progressiste sans de vibrants plaidoyers pour l’INNOVATION.

Trente ans après, les slogans fatiguent. A force de changer, nous avons perdu la boule et les mots sont vides. Ils nous précipitent dans des débats impossibles du genre “la grammaire, c’est réac” ou “le web c’est fun”.

Les slogans nous figent.

Drôle d’époque où nous avons de plus en plus de mal à trier entre le vrai et le faux, le virtuel et l’accompli, le réel et l’illusion… le progrès et le moderne. Drôle d’aventure que celles des mots. Quand nous vilipendons la tradition au profit de la modernitude, le marketing agricole fait le contraire : les produits qui se vendent sont des produits Tradition et la nouvelle alimentation est identifiée à la mal bouffe.

Aujourd’hui, la “gauche moderne” renseigne la Base élèves tandis que la hiérarchie catholique, paraît-il, s’inquiète de l’atteinte au respect des personnes. Le discours obsessionnel de la modernité a été repris par les libéraux à l’assaut de la vieille forteresse.

Les mots ne veulent plus rien dire. Les géographies politiciennes n’ont plus beaucoup de sens. Mais on continue comme avant, conditionnés, comme les chiens de Pavlov.

*L’idéologie informatique

Les Lumières, c’est fini… si tu vois ce que je veux dire…

Un souvenir me vient à l’esprit… c’était dans les années 90 en plein boum des nouvelles technologies. Je participais au réseau Marelle que des petites classes rurales isolées utilisaient pour des correspondances et des interactions immédiates grâce à l’Internet, le fax, et toutes sortes de moyens de communication. Les instits qui animaient ce réseau étaient des pionniers (ils avaient commencé avec le minitel) et avaient alors une longueur d’avance sur les questions pédagogiques induites par l’introduction des Tice à l’école. J’avais été invité à présenter l’outil Marelle à un colloque d’un cddp quelconque. Un colloque… que dis-je ?… une foire commerciale plutôt.

Je ne connaissais pas grand-chose aux questions techniques. J’avais apporté une vieille bécane : le logiciel Marelle était très simple d’utilisation pour les élèves et ne nécessitait pas d’ordinateurs sophistiqués. J’ai vite compris que ça n’intéressait pas grand monde. Le public branché était attiré comme des papillons de nuit par le clinquant, la nouveauté, la performance et pas vraiment par l’intérêt pédagogique des machines. J’ai vite compris que ce petit monde abordait la technique de manière tout à fait infantile, comme fasciné, sans aucun recul.

Cette inconscience peut faire penser à ce que fut le scientisme à la fin du XIXème siècle… même absence de réflexion, même idolâtrie des machines, même idéologie ridicule. Ce pourrait être marrant… on sait maintenant, après deux guerres mondiales, que ça peut mener à des catastrophes.

La bêtise omnipotente des branleurs de clavier, le délire métaphysique de certains penseurs de l’âge informatique (la noosphère comme nouveau ciel des Idées), le cynisme des marchands de matériel font maintenant le quotidien de l’Education Nationale. Pas une année sans qu’un “spécialiste” nous vante le logiciel didactique miracle ou le nouvel équipement indispensable. Et les instits suivent… vaille que vaille… enthousiastes, ou culpabilisés, ou allergiques… ou les trois à la fois. Jusqu’à renseigner la Base Elèves.

*La fin d’un métier : du praticien à l’exécutant

On pensait que la classe était un bateau et que c’était beau.

Laurent Ott a souligné un aspect de la mise en place de la Base Elèves que nous n’avions pas mesuré dans les premiers temps. En créant le fichier national, l’institution externalise la gestion de chaque école, transformant le directeur en “bipeur de supermarché”, celui qui transmet les données au nouveau super gestionnaire. Ce serait une dépossession de plus, l’achèvement de ce qui est à l’oeuvre depuis des années et que j’ai déjà évoqué plus haut : la perte de l’autonomie du praticien, le monopole de la parole pédagogique des experts, l’encadrement de plus en plus serré des initiatives et des projets, la culpabilisation, l’intimidation et l’infantilisation du personnel orchestrées par les DRH académiques.

Dans quelques années, il n’existera plus rien de ce qui a fait la richesse de la grande Maison, ce foisonnement, cette pléthore, comme dans un défilé de carnaval. Voici venir les bataillons au carré, les futurs professeurs des écoles recrutés au profil… les exécutants.

Je m’énerve depuis longtemps de l’enfermement progressif des préoccupations du milieu et de son corollaire corporatiste. L’horizon des revendications se borne le plus souvent aux problèmes de gestion et sort très rarement des sentiers battus et rebattus par les cortèges. En passant du praticien ouvert et curieux sur le monde au modèle du pion exécutant, la profession a perdu le goût des grands espaces. L’instit’ devient un “travailleur” comme les autres (une autre manière de dire fonctionnaire).

L’instit’ devient ce que l’époque en fait.

*L’acte éducatif est d’abord un acte d’humanité…

Le maître était content, la classe était ravie…

Le lecteur aura compris que je me méfie beaucoup des sciences de l’éducation, ou plutôt de l’éducation affichée comme une science. Je suis probablement très ignorant de ses apports concernant la connaissance de l’élève, les méthodes et les approches éducatives. Pourtant, j’aime penser qu’une petite part de l’éducation échappe aux catégories, comme à l’observation. Un je ne sais quoi, une magie, un petit rien insaisissable qui relie l’adulte et l’enfant et qui est sans doute déterminant.

J’ai l’outrecuidance de penser que je connais mieux la réalité de la classe que tous les chercheurs réunis. J’entends par là, la connaître intimement, presque charnellement, au fil des années, des longues années, dans la répétition et l’ennui, les habitudes et l’épaisseur du temps… l’encre de la photocopieuse, la poussière de la craie, le ronron de l’unité centrale… Je serais comme cet artisan qui connaît mieux la machine que l’ingénieur qui l’a conçue, parce que c’est la sienne, celle qu’il utilise quotidiennement, celle à qui il parle dans la solitude de l’atelier.

Un des aspects de la modernisation forcée de l’école est bien (comme le disait Christian Gerbelot) ce passage de l’artisanat du maître à celui du technicien de l’éducation dans des pratiques de plus en plus émiettées, sur la grande chaîne de l’entreprise Ecole. Dans ce cadre, les experts animeraient un bureau des méthodes, analysant chaque geste de l’exécutant et chaque étape du cycle pour en tirer le maximum en terme d’efficacité et de rentabilité, éliminant le superflu… à savoir l’envie, l’imagination, la fantaisie, la relation humaine.

Alors, le maître-personne n’existera plus, celui qui se trompe aussi, qui reprend, qui s’excuse, qui s’en veut… et qui vit.

*Les mômes

Ce qu’il aimerait Valentin, c’est disparaître. Se fondre et qu’on en parle plus. Voilà…

Les mômes, les gamins, les gosses, les drôles, les bout d’ choux…

C’est pour ne pas les inscrire que je suis réfractaire à base Elèves. Viscéralement.

Parmi les chroniques que j’ai écrites*, une de mes préférées s’intitule Essai collectif… L’histoire de Valentin, le problème-Valentin qui passe en commission et “qu’on étudierait par tous les bouts”. Lui, il n’aspire qu’à une chose “disparaître et qu’on n’en parle plus”.

Cette chronique, je l’avais inventée et je ne pensais pas que j’allais la vivre en vrai. C’était en juin dernier. J’accueillais un élève de “centre” pour quelques semaines. A la réunion de synthèse comme on dit, son père, ses éducateurs, son maître du centre, le maître référent et lui, le gamin assis sur une chaise, comme nous, en rond. Alors, ils ont parlé de lui devant lui. Il fallait qu’il prenne conscience. Ils lui ont demandé de s’engager sur un objectif. Il a dit oui, qu’il s’engageait… c’était comme une mise en scène convenue et obligatoire. Le gosse, il tordait ses mains et balançait ses jambes sous sa chaise. J’étais malheureux pour lui. J’étais malheureux pour les gens de la commission (tous des copains). J’étais malheureux pour nous.

Jamais, on ne s’est autant occupé des mômes.

Jamais on ne les a autant étudiés, analysés, disséqués, traqués…

Ils ne peuvent pas y échapper : être acteur de ses apprentissages, choisir entre son père et sa mère, être citoyen, et consommateur pulsionnel, et spectateur averti…

Maintenant, ils ne font plus exception du monde des adultes.

Il faut qu’ils aient leur mot à dire, alors que parfois, ils aimeraient, justement, pouvoir se taire.

Les mettre sur un piédestal, n’est-ce pas aussi les mettre sur la sellette?

Fichons la paix aux gosses, ne les fichons pas…

Le 20 janvier 2009.

*Pendant une année scolaire passée, j’ai tenu chronique tous les jeudis, depuis ma classe de Reyrevignes. Ces textes qui traitent de petites histoires d’école et de village, sur le mode littéraire, ont été rassemblés par les Editions Odilon dans un recueil “L’année des quarante jeudis”, paru en mars dernier. A commander chez le libraire ou chez l’éditeur.

__________________________________________________

A marche forcée de l’artisanat vers l’entreprise

Bien sur il y a les réformes qui s’empilent les unes sur les autres. Mais des réformes on en a déjà connu et on en connaîtra d’autres. Bien sur il y a cette menace, qui prend chaque jour un peu plus corps, d’un démantèlement total de l’Education Nationale. Mais on voyait venir la casse depuis longtemps même si l’on restait, sans doute avec la Justice, un des derniers secteurs a être encore un peu passé au travers des gouttes du grand chambardement sociétal voulu par les idéologues ultra-libéraux. Alors qu’est-ce qui, en profondeur, peut bien provoquer dans les écoles, ce malaise aussi épais qu’un brouillard bressan ? A tel point qu’on désespère parfois de trouver le couteau qui permettra de le fendre pour apercevoir à nouveau un coin de ciel bleu au-dessus de nos classes.

Placé dans l’urgence perpétuelle de l’action et dans la continuelle nécessité de faire des choix individuels, nous manquons cruellement du temps long et apaisé de la pensée et de la réflexion collective. Cette maturation lente des idées qui permettrait de mettre en mots et à distance les maux qui nous submergent actuellement.

Mais ces périodes de crise, et l’on peut dire que celle-ci est sévère, sont aussi l’occasion de voir fleurir multitudes d’écrits qui donnent à penser et à réfléchir. J’ai été ainsi interpellé par deux textes qui sont entrés en résonance avec mes idées du moment. Le premier est un message télématique de Jean Pauly, directeur d’école du Lot citant un message de Laurent Ott et le deuxième est de Meirieu. Je vous les livre en mettant en gras les passages qui ont fait tilt et vous soumet ensuite les réflexions qu’ils m’ont inspirés :

(voir ci-dessous les textes de Laurent Ott et Jean Pauly “la fin des directeurs”)

« Les référentiels de compétences deviennent un véritable danger quand ils se veulent le seul outil de pilotage du système : car, n’en doutons pas, malgré toutes les dénégations, piloter l’enseignement à l’aide exclusive de référentiels, c’est se condamner à l’enseignement programmé, au sens propre de terme (l’enseignement non pas à l’aide du programme, mais par le programme), au béhaviorisme, c’est-à-dire au couple objectif / évaluation indéfiniment multiplié. … Dès lors qu’on injecte, dans l’institution, une multitude d’indicateurs d’évaluation quantitatifs, on outille les stratégies individuelles pour transformer l’institution en service. Il y a là, de toute évidence, à travers la mise en place d’indicateurs qui ne seront pas seulement des indicateurs de résultats des élèves mais aussi des indicateurs liés aux performances des enseignants, une fuite en avant vers un modèle scolaire industriel. Car, qu’est-ce que cela veut dire, en réalité, « performances » pour un enseignant ? Quelle signification peut bien avoir la notion de performance dès lors que l’éducation n’est pas la fabrication d’un produit mais l’accompagnement d’un sujet ? Comment peut-on parler de performances dans ce cadre-là ? Il y aurait à montrer que l’évaluation telle qu’elle est instrumentalisée aujourd’hui menace de l’intérieur la transmission même non seulement des savoirs mais du projet d’une École républicaine. » Philippe Meirieu

Au-delà de l’humanisme de la merveilleuse prose de Jean Pauly, ces écrits pointent du doigt ce qui est pour moi la cause première de notre mal-être : nous sommes en train de voir se transformer notre métier artisanal en un emploi industriel. Et c’est proprement insupportable. J’entends par artisanal, cette liberté de penser et de faire l’école, là où on la vit, ensemble avec quelques collègues, insérer dans un environnement singulier (village, quartier) où l’on contribue à tisser des liens sociaux. J’entends par artisanal, cette fierté du travail que l’on a réalisé soi-même en partageant les outils peaufinés par les uns et les autres. J’entends par artisanal, cet ouvrage remis cent fois sur le métier, ce tâtonnement perpétuel car, comme le dit Meirieu, il ne s’agit pas de la fabrication d’un produit  mais de l’accompagnement d’un sujet . J’entends par artisanal, cette passion de l’école et de l’enfance qui fait, pour paraphraser Jean, qu’on suit les textes et les injonctions hiérarchiques à l’esprit plus qu’à la lettre et ceci jusqu’à plus nuit…En un mot tout ce qui fait que l’on s’investit totalement, corps et âme, dans un métier qui nous occupe l’esprit à plein temps.

Cette école-la n’est plus de mise chez ceux qui nous gouvernent. Place à l’entreprise , son discours et ses méthodes. Ses fonctionnaires qui fonctionnent et qui ne la ramènent pas. La culture du chiffre et ce couple objectif/évaluation indéfiniment multiplié. Le pilotage du système avec ses tableaux de bord sous excel. Les directeurs d’EPEP, nouveaux contremaîtres d’un système hiérarchique en mal d’autoritarisme. Base-Elèves, Base-Ecoles, Base-Enseignants qui nous transforment en opérateurs de saisies d’un avenir qui se décide loin de nous. Les  entretiens de progrès,  salaire au mérite et autres primes afférentes. Les «Power-point men and women » (ex IEN) nouveaux agents marketing d’un Ministère en mal de communication. J’en passe et des meilleurs… Nous ne faisons plus depuis quelques temps que nous positionner et répondre à des injonctions pensées et voulues hors les murs de nos écoles : mise en place de Base-Elèves, de l’aide personnalisée, des stages de remise à niveau, des évaluations nationales, etc…

Alors tout est perdu, for l’honneur ? Et bien non tout n’est pas perdu et oui for l’honneur. Honneur de ne pas ficher l’enfance en ne remplissant pas Base-Elèves, honneur de désobéir à des injonctions qui détruisent notre métier. Sachons rester de modestes artisans jugeant à l’aune de nos éthiques personnelles ce qu’il y a lieu de mettre en place et ce qu’il y lieu de refuser. Retrouvons le chemin de nos syndicats, des AG pour y construire collectivement, laborieusement, de la pensée, de la résistance et des actions qui aient un sens. Investissons nous, chacun à la mesure de ses forces, dans les actions de désobéissance, de soutien financier aux sanctionnés, de prise de paroles dans et hors l’école pour dire ce qui se passe. Tenons nous chaud en serrant les rangs et en mettant de côté nos divergences.

Sachons rester debout et digne, fermement et résolument humain. No pasaran.

Christian Gerbelot-Legris le 11 janvier 2009

____________________________________________

Service ou servitude ?

LETTRE OUVERTE AUX ACTEURS DE L’EDUCATION NATIONALE

La servitude est-elle la conséquence sine qua non du statut de fonctionnaire ? Quel sentiment d’obligation cela implique-t-il ? Quelle légitimité accorde-t-on automatiquement au système d’autorité dans lequel on s’inscrit ?

La question se pose aujourd’hui à propos de l’obligation faite aux directeurs d’école de mettre en place Base Élèves, et par conséquence immédiate attribuer un numéro d’Identifiant National Élève à chaque enfant dés l’âge de 3 ans.

OBÉIR, SANS SAVOIR À QUOI.

Il est demandé aux directeurs d’agir sans réfléchir, de servir sans chercher à savoir, de croire les yeux fermés à l’innocuité de l’acte, à l’innocence des intentions.

Si personne n’avait réfléchi, ne s’était montré curieux et critique, n’avait cherché à repérer quelle responsabilité devait être assumée en conséquence du fichage, Base Élèves et la Banque Nationale Identifiant Élèves auraient été mis en place en toute illégalité, portant atteinte à la vie privée des personnes conformément aux Conventions des Droits de l’Homme et aux Droits de l’Enfant.

Preuve en sont les reculées, rectificatifs et réarrangements apportés depuis sa création, par le Ministère de l’Education Nationale.

OBÉIR, SINON…

Les moyens déployés pour obtenir l’obéissance sans conscience sont proportionnels à la nécessité d’aboutir : menaces, harcèlements téléphoniques, intimidations, sanctions financières, chantage à la carrière = petits fascismes ordinaires, malheureusement, venant entacher l’image d’une autorité qui se veut légitime.

Mais le danger de fond a été mis en évidence : il faut empêcher l’enfant de devenir autre chose que ce qui est attendu de lui. C’est-à-dire un adulte formaté, normalisé, évalué et évaluable à chaque instant, et par là même craintif et soumis.

Pourtant, l’école n’a-t-elle pas pour mission de permettre aux enfants de devenir des citoyens libres et responsables ? de devenir ce qu’ils ont choisi d’être ?

Souhaitons-nous :

- Que notre enfant ne devienne qu’un agent de la volonté d’autrui ?

- Que devenu adulte, il sache abandonner son état d’homme responsable pour n’être que sujet obéissant ?

- Qu’il perde son sens critique devant toute incarnation de l’autorité, d’un expert ou d’un spécialiste ?

- Qu’il ne se sente responsable que de la manière dont il exécute une action sans se sentir responsable de son contenu ?

- Qu’il accepte d’être évalué sur l’efficacité de sa servitude, et parfois être primé, médaillé, récompensé, sans s’interroger sur la moralité des valeurs qu’elle sous-tend ?

La démocratie est plus menacée par l’obéissance passive des citoyens que par la désobéissance. La docilité crée les conditions favorables à l’installation des fascismes et nationalismes. La servitude (volontaire ?) des uns ne doit pas contraindre nos enfants à vivre dans la servitude une fois adulte.

Marie-Lou Waligorski,

parent d’élève et membre du collectif St Affricain(12) contre Base Elèves

________________________________________

La fin des directeurs

Réflexions de deux directeurs - 28 novembre 2008

Laurent Ott a souligné un aspect de la mise en place de la Base Elèves que nous n’avions pas mesuré dans les premiers temps : « On n’en parle pas assez mais le véritable enjeu avec Bases Eleves réside bel et bien dans cette dépossession voulue de l’outil base de données pour l’école, ce qui prive l’école, l’équipe de tout recours ; l’école n’est plus dès lors un lieu qui se gère lui-même (et qui peut en effet rendre des comptes dans l’après coup) mais un lieu géré en temps réel de l’extérieur et à son insu. Avec Bases élèves, on a  transformé le directeur en « opératrice de saisie », un chaînon à peine plus consistant qu’un bipeur de codes barres. Dans le même mouvement, l’école n’est plus un lieu qui se pense mais un lieu qui est pensé (pareil avec l’évaluation) ».

C’est vrai qu’on n’en a pas beaucoup parlé… L’occasion de Base élèves est belle pour les nouveaux maîtres de l’éducation nationale de faire le ménage dans la maison. Exit les équipes qui pourraient penser leur école. Exit les directeurs « à l’ancienne », les militants de l’école publique, les porteurs de projet, les stimulants, les mouches du coche, les dynamiseurs, les inventeurs, les éclaireurs… Bienvenue aux « opérateurs de saisie », aux chaînons du système, aux osselets du mammouth. Bienvenue aux fonctionnaires.

Je repense à ceux que j‘ai connus. A Gérard, mon premier directeur. Trappes (banlieue), fin années 70. Militant de l’école publique. Œuvres laïques. Mouvements pédagogiques. Quand il est parti du quartier, les familles étaient là. Comme à une fête. Une foule. Tout le monde pleurait.

Je repense à ce qu’on a essayé d’être. Ici ou là. Vivre l’école. La faire rayonner auprès des familles, du quartier, du village. Ne pas se soucier des textes, pas forcément. En suivre l’esprit plus que la lettre. Se faire respecter par l’institution.  Aimer les gosses.

Alors voilà où on en est. On sait, comme Jean-Yves Le Gall qui essuie les plâtres de nous tous, on sait qu’on en a peut-être fini dans quelques mois. Le  discours de l’Isère est clair. « On respecte vos convictions… mais vous ne pouvez plus être directeurs… devenez adjoints… ». Ici, dans le Lot, c’est pareil. Le nouvel IA aux représentants du Snuipp : « Quant aux directeurs qui refusent Base élèves, on respecte leur conscience… mais ils ne pourront plus être directeurs à la rentrée. »

Finalement, ça les arrange notre fronde, ils vont se débarrasser de ceux qui n’ont pas le profil. Jean-Yves et tous, il faut leur faire assumer leur terre brûlée. On ne démissionnera pas. Il faut les obliger à passer par le conseil de discipline. Ce ne sera pas forcément de tout repos. Y’aura même peut-être des coups tordus – se méfier des coups tordus – et des nuits difficiles. Mais il faut leur faire assumer.

Quant on se retrouvera, un jour, cet été, ou dans dix ans, du côté de Ste Affrique, ou au pied des Alpes ou des Pyrénées ou des tours de St Denis, ou même sous les ciels de la Beauce, ou encore au bord de la Vilaine, et du Cher et d’ailleurs, quand on fera une flambée au four à pain, à la maison – oui ça sera l’occasion si vous passez par là – on boira un coup à leur santé.

Si ça m’arrive, comme ça devrait, avec vous, j’aimerais leur dire que non, fonctionnaire, je ne l’ai jamais vraiment été, je n’ai pas compté mes heures, j’ai aimé faire ce que j’ai fait jusqu’à plus nuit… Simple fonctionnaire, non, je ne saurais pas faire… J’essaie d’être un militant de l’école, un militant de l’enfance.

Je crois qu’ils ne comprendront pas. Mais ce ne sont pas les seuls. Plein de collègues ne comprennent plus.

Jean Pauly

_________________________________________

Non à une école privée de moyens,

instrument de contrôle social.

Pour le retrait de « Bases élèves », le fichage des enfants

juin 2008

l’application Base Eleves

Le ministère de l’Éducation Nationale est en train de mettre en place une base de données « Base Élèves 1er Degré » qui concerne les 6,5 millions d’enfants en âge d’être scolarisés et leurs proches. Elle représente de graves atteintes aux libertés individuelles, comporte plus de 60 champs d’informations dont beaucoup sont confidentielles, certaines relevant du secret médical comme les suivis particuliers, les situations de handicap. Ces informations sont conservées pour la plupart sur la durée de la scolarité de l’enfant, soit 15 ans.

Jusqu’à présent les informations sur les enfants restaient dans les écoles, certaines n’étaient pas consignées par respect pour l’enfant. Avec Base Élèves elles sont nominatives jusqu’à l’Inspection Académique (niveau départemental de l’Éducation Nationale) avec un identifiant national.

Depuis 2004, Base Élèves se met en place sans débat public ni parlementaire, et au mépris de l’obligation d’informer les parents. Le ministère prétend par ailleurs que ceux-ci n’ont pas le droit de s’y opposer. Des menaces de sanctions pèsent lourdement sur les directeurs et directrices d’écoles qui refusent ce fichage

Moins d’éducation…

Base Élèves est une sorte de casier scolaire qui suit l’enfant, l’enferme dans ses difficultés passées. Or, une des missions fondamentales de l’école est d’assurer la réussite de tous les élèves et de leur permettre de développer leur personnalité. Base élèves s’avère être un outil de plus au service d’une soi-disant rentabilité économique, une accumulation comptable de données sur les élèves, en opposition à une pédagogie visant la motivation, l’épanouissement, l’émancipation, le respect des rythmes individuels, l’autonomie, la coopération. Il faut développer les moyens de l’éducation nationale pour être à la hauteur de ces objectifs plutôt que de faire des économies en supprimant des postes de fonctionnaires et justifier ensuite fichage, contrôle, répression.

…plus de répression

La loi dite « Loi relative à la prévention de la délinquance » du 5 mars 2007 introduit la notion de secret professionnel partagé entre les écoles, les maires, la police, la justice et les services sociaux. Base Élèves n’est pas un dispositif isolé. Tout un arsenal répressif se met en place, accompagné de nombreuses bases de données : SCONET, la « base-élève » du second degré ; le FNAEG, fichage ADN pour les suspects de tout délit ; ARDOISE, qui enregistre des informations sur toute personne entendue dans le cadre d’une enquête (retiré au jour d’aujourd’hui) ; le fichier ÉLOI pour les étrangers en situation irrégulière, etc…

Ces fichages compromettent gravement les libertés individuelles et collectives ; portent atteinte aux droits fondamentaux de respect des différences, de libre circulation des individus ; stigmatisent les personnes selon leur condition sociale ou leurs origines ; instituent la répression comme réponse aux problèmes socio-économiques ; visent à instrumentaliser les professionnels du social, du médical, de l’enseignement (ainsi que toute profession amenée à détenir des informations sur des publics quels qu’ils soient) à des fins de contrôle des populations, rompant la confiance avec les citoyens indispensable dans ces professions.